Le cerveau bloquerait certains effets du cannabis

Des récents travaux démontrent l’existence d’une hormone «défensive».

Depuis le mois de décembre, il ne se passe guère plus de deux semaines sans que le cannabis ne revienne sur le devant de la scène médiatique. Après la proposition de députés genevois d’ouvrir des «cannabis social clubs» dans les grandes villes de Suisse, l’Etat du Colorado a marqué l’entrée dans la nouvelle année en légalisant la vente de marijuana. Quelques jours plus tard, c’est celui de New York qui a légalisé l’usage thérapeutique du chanvre, juste avant que la France annonce l’autorisation de prescription du Sativex, un spray contenant des extraits de cannabis. La sphère scientifique n’est pas en reste, puisque dans son premier numéro de l’année, la revue Science a publié une étude démontrant l’existence d’une molécule sécrétée par le cerveau qui «le protégerait d’une intoxication au cannabis».

Appelée prégnénolone, cette molécule est à l’origine de toutes les hormones stéroïdiennes produites par l’organisme, des œstrogènes à la testostérone. Si la prégnénolone est connue depuis bien longtemps, son implication dans la réponse du cerveau au cannabis était passée totalement inaperçue jusqu’alors. «Une petite partie des stéroïdes sont produits directement dans le cerveau, ce sont les neurostéroïdes, explique Pier Vincenzo Piazza, directeur du Neurocentre Magendie de l’INSERM à Bordeaux et responsable de l’étude. Nous voulions déterminer le rôle de ces stéroïdes cérébraux sur les mécanismes qui mènent à l’addiction.» Pour cela, les chercheurs ont injecté les principes actifs de différentes substances addictives (cocaïne, morphine, alcool…) à des rats, puis ont observé les effets sur la production de stéroïdes. C’est le tetrahydrocannabinol (THC), la substance la plus active dans le cannabis, qui a provoqué l’augmentation de prégnénolone la plus importante (jusqu’à 3000%).

Mais la découverte majeure réside dans le fait que la prégnénolone est capable de bloquer certains des effets de la drogue. «Le cannabis agit sur le cerveau parce que le THC se fixe sur des récepteurs présents à la surface des neurones, appelés CB1 (voir infographie), détaille Pier Vincenzo Piazza. Pour la première fois, nous avons montré que la prégnénolone est aussi capable de se fixer sur ces récepteurs.» Elle n’empêche pas la fixation du THC mais est capable de bloquer une partie des effets délétères de cette molécule.

La molécule ingérée n’est plus active

Si le cerveau produit lui-même la prégnénolone, pourquoi le THC est-il malgré tout actif lorsque le cannabis est fumé? «Les doses de THC utilisées dans notre étude sont élevées, et bien supérieures à la concentration dans le cerveau d’un fumeur de cannabis, précise Pier Vincenzo Piazza. En fait, la production de prégnénolone n’est déclenchée qu’au-delà d’un seuil, ce qui sert sans doute à protéger le cerveau contre une intoxication. C’est peut-être pour cela qu’aucune overdose n’a jamais été observée suite à une consommation excessive de cannabis.» Serait-il envisageable alors d’administrer de la prégnénolone aux personnes dépendantes pour les aider à se sevrer? «Il faut être très clair et mettre en garde toute personne qui voudrait s’en procurer, prévient Pier Vincenzo Piazza. Ingérée, la molécule est transformée au cours de la digestion et n’est plus active sur le cerveau, par contre elle reste active au niveau hormonal, ce qui peut produire bien des désagréments!» Mais les chercheurs français ont une solution: ils ont mis au point une forme modifiée de la prégnénolone, capable de conserver ses effets sur les récepteurs CB1, malgré la digestion. Ils espèrent pouvoir débuter des essais cliniques dans un ou deux ans.

Perspectives cliniques incertaines

Ce qui est présenté par les auteurs de cette étude comme un pas important dans la lutte contre l’addiction au cannabis laisse quelque peu perplexes certains de leurs collègues. «C’est une excellente étude qui révèle un effet inédit des neurostéroïdes. Cependant, il est tout de même possible de s’interroger sur les perspectives thérapeutiques qui en sont tirées», relève notamment Christian Lüscher, professeur de neurobiologie à l’Université de Genève. Spécialiste de la biologie des addictions, le chercheur genevois rappelle que les récepteurs CB1 jouent un rôle fondamental dans le cerveau, où ils participent à la régulation fine de la production des neuromédiateurs, ces molécules dont dépend la communication entre les neurones. «Administrer une substance qui modifie le fonctionnement de ces récepteurs peut être risqué, car les effets secondaires pourraient être bien plus dommageables que le bénéfice supposé.» Le scientifique rappelle que le rimonabant, un médicament qui agissait aussi sur les récepteurs CB1, avait été retiré de la vente suite aux troubles dépressifs majeurs qu’il provoquait. Ces craintes sont partagées par Barbara Broers, médecin responsable de l’Unité des dépendances aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). Elle relève par ailleurs que cette étude n’a été faite qu’avec du THC pur, alors que le cannabis naturel contient d’autres substances actives, principalement le cannabidiol, qui protégerait lui aussi contre une partie des effets secondaires possibles du THC. «Le cannabis est parmi les substances psychotropes qui engendrent le moins de phénomènes de dépendance.»

Selon les estimations, de 8 à 15% des consommateurs réguliers souffriraient d’addiction. Bien peu en regard du taux de dépendance que peuvent induire l’alcool ou la nicotine. «Il faut veiller à ne pas créer de faux espoirs pour répondre à ce qui est finalement un faux problème, insiste Barbara Broers. La priorité aujourd’hui reste de travailler sur la prévention.» Le médecin rappelle ainsi que la meilleure des choses à faire est sans doute d’éviter de fumer, et si l’on est déjà consommateur, de ne pas fumer tous les jours, ni dans certaines situations: quand on se sent mal ou avant des activités qui nécessitent concentration et équilibre, comme la conduite ou la pratique de certains sports.

D.R.

Vlado AlonsoComment